AIM Canada


Un endroit au loin

Par Jonathan Ramirez

Mes yeux se sont ouverts au premier bruit frénétique du tambour de frein rouillé.

C’est dimanche.

Les lueurs du matin pénètrent la feuille de plastique que nous avons coupée dans notre toiture. Je peux entendre ma femme bien-aimée me chuchoter de préparer le café tout en tirant les couvertures par-dessus sa tête endormie.

Dehors, un jeune garçon martèle, sans merci, le tambour afin que tous ceux qui sont de ce côté-ci de la montagne sachent qu’aujourd’hui c’est le Lomidika. Honnêtement, je n’apprécie pas ce vacarme. Toutefois, je suis excité à savoir ce que cela signifie pour la communauté.

J’ai enfilé mes chaudes pantoufles avant de monter sur le plancher froid en ciment. J’ai ouvert la porte arrière et je suis sorti pour remplir la bouilloire à partir d’un de nos tonneaux à pluie. Je suis encore en amour avec cet endroit. Mon affection vacille et s’estompe quelques fois, mais, au fond, je sais que Dieu nous a amené ici pour une raison.

La vie ici à Nagishot est extrêmement primitive. Il n’y a pas d’eau courante ou d’électricité. Un simple chemin de terre fraie un passage jusqu’à notre communauté, mais est accessible uniquement par VUS ; et uniquement pendant la saison sèche. En quelque sorte, la vie est merveilleusement simple : les feux de camp illuminent les soirées et des panoramas à en couper le souffle sont à point pour de la bonne photographie.

Pourtant, la vie est vraiment difficile aussi. Virtuellement, tous les gens survivent par l’agriculture de subsistance, cultivant en grande partie du maïs, du blé et de la canne à sucre afin de joindre les deux bouts pour la subsistance de base. Les femmes passent toutes leurs journées soit dans le champ ou à cuisiner sur un feu. Presque chaque personne a perdu un membre de sa famille lors des guerres civiles du Soudan et plusieurs ont passé de nombreuses années dans des camps de réfugiés. La plupart des gens sont animiste. Les divinités locales doivent être apaisées régulièrement. Le Didinga sacrifie de précieux animaux lorsque les pluies ne tombent pas ; il jette de mauvais sorts sur ceux qui sont «responsables» de récoltes insuffisantes et essaie de guérir le malade par des enchantements magiques. L’existence peut être accablante et sans espoir. Plusieurs, incluant les bambins, ont une dépendance à la bière «faite maison».

Nous commençons à comprendre et à parler le langage Didinga. C’est humiliant et embarrassant quelques fois. Les répliques non verbales passent souvent par-dessus nos têtes. Pour chaque encouragement ici chez les Didingas, il semble qu’il y a deux ou trois moments décourageants. C’est facile à comprendre pourquoi seulement 20 % des missionnaires reste plus de deux ans sur le terrain. Je sais qu’aucune quantité d’autodétermination ne va nous maintenir ici. Ça doit être quelque chose d’autre.

Marchant dans un plein air frisquet, j’ai contourné une pile fraîche de fumier que les dindons ont laissée sur notre sentier et me suis empressé pour allumer le brûleur sur le comptoir de notre fourneau à propane. Le déjeuner est notre moment favori de la journée. Nous prions ensemble, passons du temps à lire et à parler entre nous et… CLANG! CLANG! CLANG! CLANG!... l’église va commencer à se réunir dans deux heures.

Je vais enseigner ce matin. Ici, le sel est échangé comme une devise, alors je sais que l’estrade sera fort pour la leçon de Jésus lorsque je vais lire dans Matthieu chapitre 5. Les volontaires qui viendront en avant auront les yeux bandés. Quelques uns goûteront du sel, d’autres goûteront du sable. Ensuite, ils décriront la différence à la congrégation. Je suis impatient de voir comment cela va se dérouler.

Lauren et moi, fraîchement «caféinés», marchons sur le sentier, passons le tambour de frein et entrons dans l’église faiblement allumée. Les murs sont faits de centaines de branches d’arbre assemblées de manière compacte qui donnent l’apparence d’un panier étroitement tressé. Comme toujours, l’église est le moment marquant de ma semaine. Je parierais qu’il y a peu d’endroits dans le monde où le don des prémices de fruits (avocats, maïs, potirons) se fait littéralement : ce sont de beaux cadeaux.

L’église est terminée et tous les gens sortent de la salle de classe chantant pendant qu’on s’enligne pour se donner une poigné de main et se saluer les uns les autres par un chant. Je vois le cercle de gens se former à l’extérieur ; une houle de joie et d’espoir dans une mer de ce qui pourrait facilement être du désespoir.

Que s’est-il passé au cours de cette année ? Nous avons un peu appris la langue. Nous avons rencontré une tonne de gens. Nous avons appris à dépendre des autres plus que jamais auparavant. Nous avons nos plans. Nous avons toujours NOS plans. Mais si jamais notre Roi avait planifié quelque chose qui diffère de ce que nous avions imaginé ? Pourrions-nous lâcher prise ? Pourrions nous continuer à faire face à ces gens et planter la semence de l’Évangile même si le fruit vient lentement ?

Une «ululation» perçante m’a giflé hors de mes rêves.  Nous voici, debout coude à coude sur cette montagne, tapant nos mains et chantant nos remerciements à Dieu. Maintenant, nous faisons partie de ce cercle. Nous faisions partie de ce cercle depuis une année.

 


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